Description
Présentation
Il y a d’abord la rencontre contingente, insensée, voire miraculeuse, puisqu’elle réunit deux disparates, une femme et un homme, que rien ne destinait à se trouver. Il y avait même là une impossibilité, précise-t-il, sous les espèces d’un ne cesse pas de ne pas s’écrire. La rencontre surmonte cette impossibilité pendant un temps en donnant aux amants l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire. C’est un temps de suspension, de mirage pendant lequel le soleil brille si haut dans le ciel qu’il leur donne une impression d’éternité – justifiant au passage ce dont Balzac fit une espèce d’adage : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse. »
C’est ensuite que commence le temps des problèmes et de la douleur, parce qu’avec l’éternité, on tourne le dos au réel de l’amour en oubliant qu’il est enfant de bohème, soit fruit du hasard. Les amants entrent alors dans le registre de la nécessité où ils font de leur rencontre non plus un heureux accident, mais une affaire hautement justifiée par les moires de leurs symptômes. La rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu devient alors une nécessité écrite dans les astres – nous étions faits l’un pour l’autre. Cette nécessité se révèle chaque jour qui passe de plus en plus illusoire, les amants ne pouvant faire autrement que de suivre leur pente propre – il fait volontiers le fils tandis qu’elle rêve que son homme soit tellement le sien qu’elle le châtre joyeusement. Cette substitution de la nécessité à la contingence où la négation se déplace, le cesse de ne pas s’écrire devenant ne cesse pas de s’écrire, fait la destinée et le drame de l’amour, remarque Lacan.
Éditorial
Philippe Hellebois
Le tableau de Jean-Baptiste Greuze, Jeune fille qui pleure son oiseau mort, dont nous avons fait notre couverture, a été commenté par Diderot dans son Salon de 1765 [1]. Il lui inspira une historiette sur les tourments d’une jeune fille saisie par l’amour.
Notons d’abord que ce portrait est composite, le visage et le bras ne provenant pas, selon Diderot, du même modèle et n’ayant pas le même âge – quinze, seize ans pour le premier, dix-neuf pour le second. Ténue, cette différence est néanmoins significative d’installer au cœur de l’image un décalage temporel.
C’est justement un roman en deux temps qu’il imagine sous les espèces de la rencontre ensoleillée d’un charmant jeune homme auquel elle cède, suivie de ses pleurs plus ou moins énigmatiques. Diderot raconte alors dans un style unique ce qu’il lui dit pour la consoler, et nous ravir :
– « Quoi, pour un oiseau ? […] Eh bien […] il vous aimait, il vous le jurait et le jurait depuis si longtemps ! Il souffrait tant […] Ce matin, là, [par malheur] votre mère était absente ; il vint, vous étiez seule ; il était si beau, si passionné, si tendre, si charmant, il avait tant d’amour dans les yeux […] ce n’est pas votre faute, c’est la faute de votre mère… […] à peine fut-il parti, qu’elle rentra, elle vous trouva rêveuse […] Vos distractions continues impatientèrent votre mère, elle vous gronda, et ce vous fut une occasion de pleurer sans contrainte et de soulager votre cœur […] Votre tête se pencha sur elle, et votre visage que la rougeur commençait à colorer […] alla se cacher dans son sein […]
– Et si la mort de cet oiseau n’était que le présage… que ferais-je ? que deviendrais-je ? S’il était ingrat ?…
– Quelle folie ! Ne craignez rien : cela ne sera pas, cela ne se peut… [2] »
Et Diderot ajoute :
« Le sujet de ce petit poème est si fin, que beaucoup de personnes ne l’ont pas entendu ; ils ont cru que cette jeune fille ne pleurait que son serin. Greuze a déjà peint une fois le même sujet. Il a placé devant une glace fêlée une grande fille en satin blanc, pénétrée d’une profonde mélancolie. Ne pensez-vous pas qu’il y aurait autant de bêtise à attribuer les pleurs de la jeune fille de ce Salon à la perte d’un oiseau, que la mélancolie de la jeune fille du Salon précédent à son miroir cassé ? Cet enfant pleure autre chose, vous dis-je. [3] »
Le lacanisme de Diderot ne l’amène évidemment pas à préciser la nature de cette autre chose. C’est Lacan qui le précise en isolant les deux temps logiques de l’amour [4]. Il y a d’abord la rencontre contingente, insensée, voire miraculeuse, puisqu’elle réunit deux disparates, une femme et un homme, que rien ne destinait à se trouver. Il y avait même là une impossibilité, précise-t-il, sous les espèces d’un ne cesse pas de ne pas s’écrire. La rencontre surmonte cette impossibilité pendant un temps en donnant aux amants l’illusion que le rapport sexuel cesse de ne pas s’écrire. C’est un temps de suspension, de mirage pendant lequel le soleil brille si haut dans le ciel qu’il leur donne une impression d’éternité – justifiant au passage ce dont Balzac fit une espèce d’adage : « Toute passion qui ne se croit pas éternelle est hideuse. [5] »
C’est ensuite que commence le temps des problèmes et de la douleur, parce qu’avec l’éternité, on tourne le dos au réel de l’amour en oubliant qu’il est enfant de bohème, soit fruit du hasard. Les amants entrent alors dans le registre de la nécessité où ils font de leur rencontre non plus un heureux accident, mais une affaire hautement justifiée par les moires de leurs symptômes. La rencontre qui aurait pu ne pas avoir lieu devient alors une nécessité écrite dans les astres – nous étions faits l’un pour l’autre [6]. Cette nécessité se révèle chaque jour qui passe de plus en plus illusoire, les amants ne pouvant faire autrement que de suivre leur pente propre – il fait volontiers le fils tandis qu’elle rêve que son homme soit tellement le sien qu’elle le châtre joyeusement. Cette substitution de la nécessité à la contingence où la négation se déplace, le cesse de ne pas s’écrire devenant ne cesse pas de s’écrire, fait la destinée et le drame de l’amour, remarque Lacan [7].
Nombre de textes qui font la matière de ce numéro sont issus du congrès de la New Lacanian School qui s’est tenu à Paris les 17 et 18 mai 2025 sous le titre Les amours douloureuses [8].. Vous trouverez aussi, comme souvent ces dernières années, des textes importants consacrés à l’autisme lors de matinées du CERA (Centre d’études et de recherches sur l’autisme) ainsi que d’autres études [9].
Avec ce numéro s’achève notre mandat de rédacteur en chef de Quarto. Nous remercions chaleureusement celles et ceux qui, dans l’équipe rédactionnelle et d’édition, ont permis à la revue de remplir sa mission dans le champ de la psychanalyse.
[1]. Cf. Diderot, Salon de 1765, Paris, Hermann, 1984, p. 177-184.
[2]. Ibid., p. 180-182.
[3]. Ibid., p. 183.
[4]. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil, 1975, p. 132.
[5]. Miller J.-A., « La psychanalyse enseigne-t-elle quelque chose sur l’amour ? », propos recueillis par Hanna Waar, Psychologies Magazine, no 278, octobre 2008.
[6]. Cf. Miller J. -A., « Introduction à l’érotique du temps », La Cause freudienne, no 56, mars 2004, p. 71-72.
[7]. Cf. Lacan J., Le Séminaire, livre xx, Encore, op. cit., p. 32.
[8]. Cf. Bosquin-Caroz P., « Les amours douloureuses », Quarto, no 138, décembre 2024, p. 43-46.
[9]. Pour les lecteurs qui comprennent l’autre langue en vigueur en Belgique, nous recommandons la lecture du no 11 de Via Lacan, revue néerlandophone de la NLS qui est consacrée à un thème voisin de cette livraison de Quarto, notamment l’éditorial de Nathalie Laceur sur le thème de l’amour « Van waar naar waardig » [« Du vrai au digne »].
Mots-clès :
- Amours
- Contingence
- Nécessité
- Autisme
Sommaire
Éditorial
Philippe Hellebois
L’orientation lacanienne
Jacques-Alain Miller, La jouissance, nouveau concept
Les amours douloureuses
François Ansermet, L’amour est une forme de suicide
Jorge Assef, « Je vous aimais autrefois »
Patricia Bosquin-Caroz, Au-delà de la douleur
Marie-Hélène Brousse, La religieuse portugaise
Philippe Hellebois, L’extrême de l’érotisme féminin
France Jaigu, Une lecture de L’Ennemie d’Irène Némirovsky
Jérôme Lecaux, Werther ou l’amour de l’idéal
Nassia Linardou, Médée
Anne Lysy, Hadewijch
Lilia Mahjoub, Destinée et drame de l’amour
Franck Rollier, L’Histoire de l’œil de Bataille
Clinique
Pamela King, L’amour étouffe
Jacques-Alain Miller, Commentaires
Panagiotis Kosmopoulos, Douleurs d’amour en exil
Jacques-Alain Miller, Commentaires
Haris Raptis, Se dérober
Dominique Rudaz, Une poupée et ses petits maris
Catherine Starfa, Amour-peluche
Yuri Volnykh, Premier amour
Autisme
Katty Langelez-Stevens, Le cri et le silence
Éric Laurent, Retour sur la forclusion du S1
Lydie Lemercier-Gemptel, Du corps à la lettre
Discussion : Éric Laurent, Damien Guyonnet
Elsa Le Rohellec, L’Affinity Therapy de Dennis
Discussion : Éric Laurent, Damien Guyonnet
Thèse
Élise Etchamendy, Du langage au corps : un nouage sinthomatique dans l’autisme
Études
Boas Erez, Écritures mathématiques
Philippe Lacadée, L’acte ironique de Montaigne
Catherine Lacaze-Paule, Passions du produit
Virginie Leblanc-Roïc, Tout le monde est bipolaire !
Alfredo Zenoni, L’acte et le réel




